Les 11 préceptes de la fin de thèse, ou “Comment j’ai survécu aux dernières semaines de rédaction” (Agathe Bernier-Monod)

Loin de moi l’idée de me transformer en coach de vie ou en gourou yogique. Je souhaite seulement partager humblement quelques astuces qui m’ont aidé à traverser (plus ou moins) sereinement les dernières semaines de rédaction de ma thèse. Chaque personne étant unique, certaines de ces astuces ne vous conviendront probablement pas du tout. Je ne m’en formaliserai pas. N’hésitez pas alors à me laisser un message en commentaire !

Œuvre de John Giorno, exposition au Palais de Tokyo (2016). Photo : A. Bernier-Monod

  1. Ne vous mettez pas de pression

Vous allez y arriver. Quoiqu’il advienne, soyez animé.e par cette certitude. Le plus dur est déjà derrière vous.

La Grimm-Bibliothek à Berlin, emblème de l’immensité du savoir et de l’ascèse académique. Photo : B. Bernier

  1. Favorisez les activités créatives

Un scoop m’est apparu récemment : on écrit avec son corps. On n’écrit pas uniquement avec son intellect, mais avec sa main, ses deux bras, son dos et son corps tout entier. Les activités créatives telles que la marche, le tricot, la danse, le théâtre, la cuisine, le chant et la musique, la natation, le yoga, le ping-pong, le sommeil et le rêve, le bavardage et la consommation de bière favorisent l’écriture. N’y renoncez en aucuns cas. Elles vous donneront une énergie positive indispensable à la réalisation de votre thèse et faciliteront l’émergence d’idées.

Un exemple d’activité créative : sauter dans les vagues. Photo : A. Bernier-Monod

  1. Voyez les personnes que vous aimez et ménagez-les

A ce stade de votre thèse, l’isolement peut être tentant. Ne cédez pas à la tentation monacale. Passé le premier moment de soulagement de vous voir débarrassé.e des soucis engendrés par la vie en société, vous sombreriez dans le désespoir ou l’aigreur. Le mode de vie humain est en effet caractérisé par le paradoxe de « l’insociable sociabilité » (Immanuel Kant). Malgré vos rêves de vie d’ermite, vous avez probablement besoin des autres tout autant qu’ils ont besoin de vous. Veillez à voir vos amis et parents de temps en temps lors de pique-niques, soirées conviviales et sorties culturelles. Lors de ces rencontres, attention à rester aimable et agréable. En période de stress, à quelques semaines de la remise de votre manuscrit, ou si vous êtes bloqué.e. dans la quatrième sous-partie de votre dernier chapitre, les très proches (compagnon ou compagne, parents, frères et sœurs) risquent d’apparaître comme des punching-balls idéaux. Ménagez-les toutefois. Ces personnes vous aiment et sont compréhensives, mais sont également douées de sensibilité et donc de susceptibilité. Prenez sur vous et rongez votre frein en pratiquant les activités abordées dans le point 2.

  1. Verbalisez !

Exprimez vos angoisses, vos doutes, vos peurs de l’échec auprès d’oreilles compréhensives. Vos parents, vos collègues sympas et amis thésards sont les interlocuteurs tout trouvés pour ce type de confidence. Vous pourrez ainsi soigner votre syndrome de l’imposteur, endémique chez les doctorants, et vous sentirez moins seul.

  1. Réduisez la communication électronique pendant vos temps de rédaction

En bibliothèque, au bureau, le risque est grand de se disperser en répondant instantanément à chaque message arrivant dans votre boîte de réception ou sur la demi-douzaine de réseaux sociaux dont vous disposez sans doute. Vous courez alors le risque d’être azimuté.e et de perdre le fil de votre réflexion. Une solution est de ménager des plages horaires spécialement dédiées à votre correspondance. Les trajets en transports en commun sont le cadre idéal pour l’envoi de SMS. Les courriels plus élaborés peuvent être écrits pendant les temps de digestion après le déjeuner ou le dîner, qui sont de toute façon peu propices à la concentration.

  1. Résistez à la panique bibliographique

La soutenance commence à devenir réalité dans votre esprit. Vous avez désormais une date et une heure précise. Vous connaissez les noms et visages des membres de votre jury. A ce stade, il se peut que la peur s’abatte sur vous comme l’aigle royal fond sur le mulot. Votre crainte la plus tenace est probablement d’ordre bibliographique. Elle se traduit par la vision d’un membre de mon jury accusant : « Vous n’avez pas lu l’ouvrage essentiel de 1972 de Müllhausen » ou pire, car plus contemporain et insinuant que votre veille documentaire est défaillante : « Avez-vous connaissance du livre que Jean Vilain vient de publier sur le sujet ? » Ne cédez pas à l’envie de vider allègrement des rayons entiers de bibliothèques. Soyons réalistes : les quelques jours qui vous restent pour finir deux chapitres et écrire la conclusion ne vous laissent pas le temps d’engloutir une dizaine de classiques sur le XXème siècle allemand. Aussi fondée soit-elle, cette angoisse bibliographique ne doit pas vous faire perdre confiance en vous et dans votre travail. C’est vrai, vous n’avez pas lu personnellement la somme d’Ingrid Bartholomeo, mais vous avez sillonné un nombre honorable de publications et de fonds d’archives, qui entretiennent tous vraisemblablement une relation avec le sujet que vous avez traité. Il est maintenant trop tard pour démultiplier les lectures. L’histoire contemporaine, comme l’ensemble des sciences humaines et sociales, se caractérise de toute façon – convenons-en une fois pour toutes – par l’impossibilité de maîtriser l’intégralité de la bibliographie. Les membres de votre jury le savent.

  1. Suivez (autant que possible) l’actualité

En phase intense d’écriture, tout – de votre petit.e ami.e à votre chat, en passant par l’abribus du coin de la rue – vous rappellera votre thèse. Ces rapprochements herméneutiques spontanés se révéleront plus ou moins fructueux. Les événements culturels et politiques nationaux, voire internationaux, en revanche, peuvent entrer en résonance avec votre sujet et éclairer des aspects que vous n’aviez pas encore perçus. L’écoute d’une radio d’informations au petit déjeuner ou au dîner peut être bénéfique à cet égard.

  1. Adonnez-vous à d’autres formes d’écriture

Le style requis pour votre thèse (impersonnalité, complexité théorique, sécheresse, notes de bas de page) est un carcan dont il faut savoir se libérer pour mieux y revenir ensuite. Le corset des références et de l’argumentation rigoureuse menace en effet parfois de tuer dans l’œuf des idées tout juste naissantes. L’autocensure est votre ennemie. Quand vous tentez de rassembler vos idées, tous les moyens stylistiques sont bons et tout est permis : écriture poétique –automatique, surréaliste, oulipienne, calligrammes, haïkus ; écriture journalistique, publicitaire ; style relâché voire vulgaire ; dessins – mind mapping. Écrivez à la main, dessinez, variez les formats et les supports. Le plaisir de l’écriture est d’abord un plaisir du corps, qui naît de la sensation du stylo qui glisse sur la page. L’ordinateur peut être un obstacle qui s’interpose entre vous et le texte. Le bon vieux papier et l’encre immémoriale permettent aussi de réduire les heures passées devant votre écran. Des idées jusqu’ici furtives ou insaisissables ne manqueront pas d’apparaître. Vous pourrez ensuite opter pour un style plus élégant et objectif. Et vous vous serez peut-être même un peu amusés.

  1. Ne faites pas de régime

La période que vous traversez vous demande beaucoup d’énergie. Vous ne produirez pas grand-chose de bon si vous êtes constamment au bord de l’évanouissement ou de la crise de nerfs. Mangez des choses que vous aimez et vous font plaisir et remettez à plus tard (ou préférablement à jamais) vos rêves de thigh gap.

Rien de tel qu’un bon goûter pour se remettre en train ! Photo : A. Bernier-Monod

  1. Fixez-vous une deadline et compromettez-vous à l’infini

Une fois fixé le délai de remise avec votre directrice ou directeur, annoncez la date fatidique à tout le monde, famille élargie, comparses de bibliothèque, voisins et commerçants du quartier. Cette annonce sera l’occasion de fanfaronner et de récolter des compliments admiratifs – ou des commentaires moins flatteurs du type « Et bien il était temps ! », « des années qu’on attend ça ! », etc.

  1. Organisez une gigantesque fête le soir de la remise du manuscrit

La perspective de cette soirée vous aidera à tenir dans les pires moments de détresse. Le mail comprenant le fichier .doc de 11 Mo est envoyé, le bottin téléphonique expédié. Il ne vous reste plus qu’à mettre un peu d’ordre, acheter des paquets de chips XXL et inviter toutes les personnes qui vous ont soutenu pendant ces années de dur labeur. Sortez la boule à facettes, montez le son et respirez un bon coup. Vous avez survécu et vous l’avez bien mérité !

Cannes au soleil couchant. Photo : V. Bernier-Monod

 

Agathe Bernier-Monod

Université Paris-Sorbonne